Ton regard malicieux
Ouvre un univers constellé d’étoiles !
Les astres y crépitent,
des galaxies tournoient,
disparaissent dans l’infini derrière tes paupières,
des points d’exclamation rythment tes babillements,
des points d’interrogation froncent tes sourcils naissants.
Sur quel monde tes yeux s’ouvrent-ils ?
Aurai-je le courage d’avoir honte des scories que nous laisserons à ta génération ?
Quelle gueule de bois !
Nous nous sommes endormis il y a quelques années dans l’angoisse d’une bombe démographique,
d’un tsunami de bébés qui allait submerger notre pauvre planète à l’agonie,
siphonnée jusqu’à la moelle par notre délire de consommation,
poussée à son dernier soupir par notre orgie de gadgets dernier cri.

Nous avons fait couler des torrents d’encre sur des forêts de vaines ré-pétitions,
pour sauver les baleines,
les éléphants,
les koalas et les abeilles,
et même, comble de l’orgueil, la planète elle-même…
Et dans tes yeux malicieux,
je la vois sourire, notre planète bleue, à la fois attendrie et triste,
comme à une pleine Lune qui, les joues gonflées de vanité, se serait crue Soleil.
Elle sourit, cette minuscule bille bleue qui nous sert de refuge, et qui tourne depuis la nuit des temps dans un vide infini sombre et gelé.
Elle sourit, cette Pachamama[i] patiente et résiliente, qui encaisse sans broncher les coups du sort les plus fâcheux depuis sa naissance il y a 4,6 milliards d’années :
- Un bombardement incessant de météorites qui crible sa surface, striant parfois le ciel nocturne de magnifiques étoiles filantes. Mais leurs impacts pouvaient aussi provoquer de véritables crises existentielles. Par exemple lorsqu’elle fut emboutie par Théia (une proto-planète à peine plus petite qu’elle), et sous le choc de leur rencontre, enfanta dans la douleur de la Lune il y a 4,5 milliards d’années. Ou lorsque le précédent gros boulet qui avait voulu s’approprier le golf (pardon, le Golfe) du Mexique, il y a 66 millions d’années, s’est écrasé comme une m… à Chixculub, effaçant au passage de sa surface ceux qui avaient à ce moment-là l’arrogance de croire y régner en maîtres : les dinosaures.
- Une irradiation permanente au vent solaire qui peut lâcher des bouffées aussi abrasives que le souffle d’une explosion atomique, dont elle se tire (et nous tire) avec seulement quelques élégantes draperies étincelantes d’aurores – boréales ou australes.
- Les reflux magmateux de ses brûlures d’estomac qui percent régulièrement sa surface ou les jointures de ses plaques tectoniques de purulentes, fumeuses et destructrices éruptions volcaniques et baveuses coulures de lave.
Et voilà que ce gobelin d’Homo Sapiens qui se croit tout permis parce qu’il n’a pas encore l’âge – après seulement 7000 générations – d’être corrigé comme il le mériterait, s’ingénie à tester ses limites.
Comme un vulgaire avare insatiable, il accumule sans limite tout ce qu’il peut, et tout ce qu’il ne peut pas accumuler, il le piétine sans ménagement.
Et le voilà qui commence à pleurnicher parce qu’il n’est pas encore rassasié, parce qu’il en veut encore, encore plus, toujours plus, et qu’il ne comprend pas que sa Pachamama ne cède pas à sa dernière exigence, comme elle a fini par le faire à toutes les précédentes.
Elle ne lui tenait pas rigueur d’avoir éliminé un par un tous les colosses qui dominaient la chaîne alimentaire mondiale, des mammouths aux tigres à dent de sabre, pour finir par faire du steak haché et du sushi les symboles de son hégémonie. Il avait beau avoir directement provoqué la 6e phase d’extinction massive des espèces, elle ne bronchait pas.
Elle fronçait à peine le sourcil à chaque nouveau génocide marquant la dérive fratricide de ces créatures qui s’abandonnaient à leur côté obscur, et qui s’acharnèrent à tenter d’effacer méthodiquement de sa carte les Amérindiens, les Arméniens, les Juifs, maintenant les Palestiniens – ou à les réduire en d’inhumains esclavages (eh oui, en matière de massacres et d’horreur, l’histoire, hélas, bégaie).
Sa colère montait si lentement ! Elle ne s’était empourprée que d’1,5 degrés depuis 1850, alors que les ingrats avaient sur la période transformé la merveille qu’elle avait mis des millions d’années à leur peaufiner en capharnaüm déliquescent.
Ils avaient foré et massacré à tue et à dia pour faire vrombir les moteurs de leurs pétrolettes, avions charters, jets privés ou yachts, remplir leur panse de frappuccino caramel ribbon crunch chez Starbucks ou saturer des milliers de datacenters aux capacités de stockage démesurées avec des selfies et des photos et des vidéos de… chats.
Ils continuaient à accumuler des montagnes de déchets jusqu’au plus profond des océans, au point d’en faire un 7e continent[ii]. La planète dépotoir de Wall-E[iii] est-elle seulement une caricature de ce qui nous attend ?

« Là où Attila a passé, l’herbe ne repousse plus ! » Cet adage attribué au chef des Huns, cette tribu barbare turco-mongole qui mit une bonne partie de l’Europe à feu et à sang au 5e siècle, ne serait-il pas en train de devenir le slogan de l’humanité tout entière ?
Dans quelques rares moments de lucidité, l’Homme se demande parfois – mais jamais très longtemps, ça a une fâcheuse tendance à l’angoisser – s’il n’est pas en train de faire glisser toute la planète dans l’abîme de l’autodestruction…
Mais voilà que l’arrogant se prend pour Dieu avec sa dernière lubie, l’ « Intelligence Artificielle[iv] ». Et puisque notre planète 5 étoiles pourrait finir par devenir invivable – qu’à cela ne tienne : il n’aurait qu’à abandonner la Terre – qu’il aura laissée agonisante – pour aller planter sa tente dans un camping un peu plus loin – Mars – pour pouvoir continuer à tout dilapider en toute insouciance.
« Notre » Terre continuera-t-elle longtemps à se laisser bafouer ainsi, inpunément ?
… En quelques années la courbe démographique galopante, exponentielle – qui nous faisait craindre de bientôt manquer d’assez de surface pour poser tous ces pieds trépignants et nourrir toutes ces bouches avides supplémentaires – s’est retournée comme une chaussette. Et nous nous rappelons soudain que notre présence sur Terre, comme celle de la Terre elle-même dans l’Univers, n’est qu’une toute petite parenthèse dans un tout qui, selon la loi de l’entropie universelle, va vers une décrépitude inéluctable.
En un claquement de doigt, la Pachamama nous laisse, vilains garnements, face aux conséquences directes et brutales de nos propres excès : nous seuls déciderons de la vitesse et de la violence des supplices (auto-infligés !) qui nous éradiqueront de la surface du Globe, en quelques dizaines, quelques centaines ou quelques milliers d’années.
Dans 2 à 3 milliards d’années, quand notre Soleil aura brûlé tout son hydrogène et aura enflé en étoile Géante Rouge, en avalant les orbites de Mercure et même de Vénus, et fera de la Terre une crème brûlée dans une phase de réchauffement climatique extrême à laquelle nous ne pourrons vraiment rien cette fois-ci, la Pachamama s’endormira avec le sentiment certes du devoir accompli, mais d’un immense gâchis.
Mais d’ici là elle sera toujours sur la scène, elle, bien après l’anthropocène[v], et continuera à danser autour du Soleil,
marée après marée,
jour après jour,
saison après saison,
année après année,
cataclysme après cataclysme.
Et la Vie continuera à prospérer à sa surface – bien après nous – avec d’autres espèces qui évolueront, et dont certaines, qui seront sur le devant de la scène dans 60 millions d’années, se réjouiront de découvrir des gisements d’une toute nouvelle source d’énergie, du pétrole ! Du pétrole formé par les dépouilles accumulées de tous nos peuples et nos troupeaux, et auront peut-être, elles, l’intelligence d’apprendre à faire du partage et de la sobriété leurs valeurs dominantes.
Alors je regarde à nouveau ton sourire malicieux,
et je m’y plonge tout entier,
car dans ton visage,
je vois toute la beauté et l’amour que déploie notre Planète
je sens la douceur de ta joue, la force et la résilience de la Vie qu’elle chérit
j’entends les bruissements des branches,
le ressac sur le rivage,
le gazouillis de volées d’oiseaux,
le babillement de 7000 générations de bébés
Ton regard plonge dans le mien, vient y puiser profondément tous les rêves des générations passées et à venir,
Tes bras et tes paupières cèdent et tombent, doucement, inexorablement.
Mon cœur bat au rythme de ton souffle,
Mon âme vibre au rythme des émotions qui affleurent sur ton visage, serein,
Dans une communion qui dure depuis toujours,
Et ne s’arrêtera jamais
Ici et (ta) main tenant

Pattes de mouche du Kfard :
[i] La Pachamama (« Terre-Mère »), issue de dévotions à la fertilité dans la cosmogonie andine, est la déesse-Terre dans certaines cultures syncrétiques présentes essentiellement dans l’espace correspondant à l’ancien empire inca.
La figure de Pachamama est particulièrement forte chez les peuples Aymara et Quetchua, issue d’un culte majeur de la culture pré-inca Tiwanaku en Bolivie et plus ou moins mêlé de christianisme. Elle domine toutes les croyances et les religions naturistes et inspire tous les rites agraires. Elle est invoquée en tant que « patronne » de tout ce qui existe sur et sous la Terre.
Au XXIe siècle, de nombreux peuples autochtones d’Amérique du Sud fondent leurs préoccupations environnementales sur ces anciennes croyances, affirmant que des problèmes surviennent lorsque les gens prélèvent trop sur la nature parce qu’ils prélèvent trop sur la Pachamama.
[ii] Rien que le « vortex de déchets du Pacifique Nord », qui ne constitue qu’une des 5 zones d’accumulation de déchets (principalement plastiques) dans cet océan, couvre à lui seul l’équivalent de 3 fois la France
[iii] Wall-E est un film d’animation de 2008 réalisé par Andrew Stanton pour Pixar et Walt Disney. Il décrit une Terre transformée en dépotoir, devenue inhabitable, que les Hommes ont dû quitter pour un exode de 5 ans dans un vaisseau spatial, pendant lesquels une armée de petits robots Wall-E est censée tout nettoyer pour permettre leur retour.
[iv] La définition d’artificiel : « Qui est le produit de l’activité, de l’habileté humaine (opposé à naturel). » en dit long sur l’orgueil du créateur de cette « intelligence »…
[v] L’anthropocène est la période géologique la plus récente du quaternaire, qui succèderait à l’holocène (depuis la création de la machine à vapeur), caractérisée par les effets de l’activité humaine sur la planète.

Je relis
ICI ET MAINTENANT
Ah j’aimerais avoir ta plume et tes crayons de couleur, cher Kfard, pour chanter les points d’exclamation de notre univers actuel et les points d’interrogation du futur…
Ah si chacun se posait la question : quand » aurai-je le courage d’avoir honte des scories que laisse notre orgie de gadgets dernier cri ? » au-delà des voeux pieux…
Ton évocation historique du passé cosmique rajeunit notre mémoire. MERCI…
Vraiment, je voudrais … retrouver mes élèves pour en faire des citoyens plus solides parce que plus conscients de tout ce que regarde Grand Kafard. En toute franchise, spontanément, je me surprends à penser qu’Il devrait communiquer au Ministère de l’Education Nationale » ICI ET MAINTENANT « , pour une » gueule de bois » réactive, début d’un véritable effort de civisme interplanétaire… Par pitié
» un peu moins
de scories cosmiques «
SUITE de mon commentaire de hier soir sur ICI ET MAINTENANT
Le texte de ta réflexion sur l’auto-destruction de l’Homme sur sa Terre devrait avoir sa lecture imposée dans toutes les classes, au moins à partir des études au collège. La connaissance de l’Humanité que les Humains se préparent n’est-elle pas plus imporante pour son présent et son avenir que celle de Jules César ? !
MERCI encore
Mer6 Krmagnole pour m’accompagner si fidèlement dans chacune de mes randonnées sur les chemins de traverse de l’Humanité. Mais je ne peux pas te laisser franchir ce Rubicon : « imposer » la lecture dans « toutes » les classes ? Mais que t’arrive-t-il ? Serais-tu, toi aussi – même toi le professeur qui a si bien incarné la citation prêtée à William Butler Yeats : « Eduquer, ce n’est pas remplir un vase, c’est allumer un feu » – serais-tu, toi aussi, contaminé par le virus de la MAGAlomanie ? Vite, je te prescris un antidote en doses de cheval : de la tarte aux mûres à chaque dessert, pendant au moins une semaine !
MERCI cher Kfard !
J’aime réviser, et apprendre avec toi quelques connaissances élémentaires sur notre univers, notre Terre, leur origine, leur déploiement… et sur l’Histoire de l’Homme qui bégaie dans l’horreur des conflits sans fin – même avec l’intelligence artificielle ?
Je lis, relis la vérité de ce qui attend l’Homme toujours plus savant, qui ne semble pas pouvoir se maîtriser dans l’orgueil de son autodestruction…
Il n’est pas d’âge pour commencer à devenir citoyen, co-responsable de l’évolution de la « cité » – le village, la ville, le pays, la planète. Je crois qu’au lycée c’était ma première fierté – le cours d’instruction civique